Ample, éthéré, singulier

« Heimweh » de Ronja Maltzahn

En général peu familiers avec la « musique pop », le nouvel opus de Ronja Maltzahn nous a agréablement surpris. Son premier album, Beautiful Mess, découvert en mars dernier à la suite d’une polémique qui concernait la chanteuse-multi-instrumentiste et ses dreadlocks, nous avait déjà bien happé. Mais sa dernière création, Heimweh, nous touche d’autant plus, et ce indépendamment de la polémique.

Au sujet de cette dernière, nous ne nous étendrons pas ici. On dira juste qu’à propos des libertés individuelles, E. Armand en avait résumé les grandes lignes dans son texte « Mon corps est à moi » publié en 1927. Texte auquel nous adhérons pour l’essentiel.

Ainsi, le troisième et nouvel album de Ronja Maltzahn s’intitule Heimweh, qui en français veut dire « mal du pays ». Il comprend dix titres pour une durée d’un peu plus d’une demi-heure de « world music » unique en son genre, et est entièrement composé par la chanteuse-musicienne elle-même ainsi que par Federico Marina, son « compagnon de route musicale ». L’enregistrement met plus en avant des instruments dits « à cordes » (violoncelle, violon, etc.) que sur les opus précédents, et pousse la réverbération à un niveau plus élevé, ce qui donne une dimension plus ample à la plupart des compositions, des côtés plus éthérés aussi, des accents « symphonique pop », parfois presque épiques et gothiques lointains. Allez savoir pourquoi, lors de la première écoute de Heimweh, notre cerveau faisait des connexions mystérieuses entre la transparence du son, la limpidité de sa production et de certains arrangements, et celles de quelques pièces de Ondas et de Signum, les deux œuvres du groupe de goth/néo-classique/médiéval ESTAMPIE.

Si Heimweh diffère de ce que l’artiste de Basse-Saxe a produit auparavant, sa voix croustillante, parfois enjouée, parfois feutrée et tremblante est vite reconnaissable, de même que ses mélodies aussi accrocheuses qu’enchantées, ses mesures aux tonalités folk, voire néo-folk — « worldpop » comme Ronja Maltzahn aime à définir sa musique. Là où les deux premiers opus — Beautiful Mess surtout — alternaient plutôt entre chansons interprétées aux piano et voix solo, avec ou sans accompagnement guitare, et d’autres plus « rock », plus énergiques, Hemweih est davantage apaisant, homogène sans être monolithique, dans l’ensemble plus planant ; les sonorités envoûtantes sont toujours riches, de temps à autre « électro friendly », et les couches d’instrumentation sont pesées avec efficacité.

À l’instar de ses créations antérieures, ce nouvel album dégage également une ambiance de positivité assez lumineuse, mais plus prononcée ici. Une ambiance générale teintée de plénitude, provoquant des sentiments et sensations de légèreté, d’immensité, presque d’élévation, d’ancrage dans le présent ici et maintenant, de fraîcheur, voire pourquoi pas de candeur.

Sur le plan textuel, Ronja Maltzahn s’exprime cette fois uniquement en allemand, quand dans Beautiful Mess et Worldpop (son deuxième opus) elle chantait notamment en anglais, en français, en italien et en espagnol. Des thématiques comme les voyages, la mémoire, l’espérance, la joie partagée ou encore la liberté étaient explorées. Mais dans Heimweh, c’est plus difficile de savoir de quoi relève ses textes puisque la langue natale de l’artiste nous est quasi inconnue. Semblant plutôt prompte à l’ouverture et à la liberté d’esprit, il est néanmoins imaginable qu’elle puisse jouer librement sur les double voire triple sens du titre de son album ; peut-être donne-t-elle aussi à ce « mal du pays » un sens tout personnel, métaphorique, ou fait-elle de « pays » un synonyme de « paysage intime », de « foyer » ou de « for intérieur ». Enfin, pour clore cette partie, les paroles du morceau s’intitulant « Stufen » ne sont autres qu’une adaptation d’un poème de Herman Hesse, l’auteur du mythique roman Le Loup des steppes. Un poème qui sonne comme une sorte de manifeste, d’ode à la vie aux consonances apatriotes.

De l’œuvre de Ronja Maltzahn, — outre ce CD marquant peut-être une étape dans sa discographie, un départ vers de nouveaux horizons sonores —, ce qu’il y a sans doute à retenir est la diversité des styles interprétés et mélangés, entre autres. Une diversité qui transporte au-dessus de bien des frontières musicales mais aussi linguistiques, tout en restant facile d’accès aux tympans, « mainstream » comme diraient d’autres. Hélas, malgré trois albums à son actif et plus d’une centaine de concerts de par le monde, en solo, en duo ou avec tous les musiciens du BlueBird Orchestra, elle demeure méconnue en francophonie (et au-delà). Avec Heimweh, on espère que des journalistes ou des chroniqueurs familiers avec la langue de Molière médiatiseront davantage son travail artistique, afin que des programmateurs fassent jouer plus souvent la chanteuse-compositrice en France, en Belgique, en Suisse francophones pendant les festivals d’Été — c’est le minimum qu’on peut lui souhaiter.

Le site officiel de Ronja Maltzahn

Nota : Heimweh est écoutable sur plusieurs plateformes et est accompagné d’un livre illustré reprenant l’ensemble des paroles, des poèmes, des anecdotes d’enregistrement…